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Fin de partie pour l'humain 100% bio

Pour le cybernéticien anglais, l’avenir de l’homme passe par la machine. Lui-même est prêt à devenir un cyborg. But de cette hybridation? Acquérir de nouvelles capacités. David Spring a rencontré le chercheur dans son antre, à Reading, avant sa venue à Neuchâtel.

«Plus que tout, je veux devenir un cyborg.» L’homme qui répète ce vœu depuis des années se trouve derrière la porte du bureau 171, au premier étage d’un bâtiment de briques dédié à la cybernétique. Alentour, sous un crachin persistant, s’étend le campus verdoyant de l’Université de Reading, située à 60 kilomètres à l’ouest de Londres.
 
Grand, les cheveux poivre et sel, Kevin Warwick n’émet pas le son métallique que l’on attendrait d’une machine. Au contraire, il possède une voix à la fois assourdie et énergique. Ce sportif, amateur de course à pied, porte un pull-over marine frappé de la mention «Luther College». Un professeur anglais en apparence banal, installé dans un espace de travail au mobilier désuet, encombré de paperasse et de livres.
 
Il s’agit pourtant de la tanière de l’un des scientifiques les plus médiatiques et les plus controversés du monde anglo-saxon. Au printemps 2002, grâce à une électrode fichée directement dans le nerf médian de son bras gauche, il a réalisé des expériences hors du commun. Les signaux émis par son cerveau, puis retransmis au travers de l’implant, lui ont permis de piloter une chaise roulante sans effort, et de contrôler une main robotique installée de l’autre côté de l’Atlantique. Mais le test le plus étonnant a impliqué sa femme Irena, également munie d’un implant pour l’occasion: le couple a établi la première connexion directe entre les systèmes nerveux de deux individus par l’intermédiaire de l’internet…
 
Paradoxalement, Kevin Warwick n’a rien d’un «accro» à l’électronique: son téléphone portable «n’est presque jamais allumé». Lors de ses expériences avec l’implant, il a constaté que les mobiles affectent le système nerveux. Depuis, il les compare volontiers à «la fumée passive, en pire.»
 
 
Homme dépassé A quoi bon mener ces travaux exotiques? Daniela Cerqui, anthropologue à l’Université de Lausanne, observe l’Anglais dans son environnement naturel depuis juin 2004. «Son credo, auquel il croit dur comme fer, dit que l’être humain est dépassé.» Par qui? Les machines! Les ordinateurs sont rapides, peuvent communiquer en parallèle, sans erreur. Ils fonctionnent facilement en réseau. Ajoutez là-dessus une bonne dose d’intelligence artificielle, qui figure avec la robotique parmi les centres d’intérêt de Kevin Warwick. Sa conclusion: à terme, si l’être humain veut rester à niveau, il doit prendre en main son évolution, et ne plus compter sur la nature. Ce qui implique, à ses yeux, l’obligation de fusionner la chair et la technologie, afin d’acquérir de nouvelles compétences.
 
Les racines de sa pensée inquiète remontent à son enfance, dans la région de Coventry. Né en février 1954, fils d’un enseignant gallois, il adorait explorer le quartier, installé sur sa voiture à pédales. Un goût pour la découverte qui ne l’a plus jamais quitté. Son intérêt pour les moyens de communication date de son adolescence, lorsqu’il entre en stage chez GPO, l’ancêtre de British Telecom. Comme il aime contrarier le sens commun, il entame ses études en ingénierie à 22 ans. Rapidement, ce travailleur acharné se marie, devient père et obtient son doctorat. En 1988, il reprend en main la cybernétique à l’Université de Reading.
 
 
Fan de foot Depuis, Kevin Warwick est resté fidèle à cette institution. «Il y a trois ans, j’ai reçu une proposition de l’Université de Stanford. Un grand honneur!» Mais le professeur n’a pas donné suite, pour des raisons sentimentales. En effet, il partage sa vie avec Irena, sa seconde femme, d’origine tchèque. Le couple possède une maison en Angleterre et un appartement à Prague. Le cybernéticien aime cette capitale au point d’être aujourd’hui un «supporter loyal» de l’équipe de football locale Viktoria Zizkov. Impossible de résider en Californie et de s’échapper régulièrement dans la ville de Kafka. «C’est inhabituel pour un Anglais, mais je me sens Européen. J’aime les cultures différentes.»
 
Un intérêt pour la diversité qui se retrouve dans ses goûts musicaux, qu’il qualifie sans gêne d’«affreux». La preuve? Il apprécie les Spice Girls. Mais ce professeur décidément surprenant goûte aussi l’opéra, et particulièrement les œuvres de Giacomo Puccini. En revanche, il estime que, honnêtement, le Fidelio de Beethoven n’est «pas très bon».
 
 
Sain d’esprit Charmeur, direct mais aussi cabotin, Kevin Warwick défend des idées explosives. «Malgré les apparences, c’est un scientifique tout à fait sain d’esprit», note Nicoletta Nicolaou. Cette chercheuse, qui planche sur les interfaces entre le cerveau et l’ordinateur à l’Université de Chypre, a collaboré avec l’Anglais pendant quatre mois. Elle estime qu’il est «très facile de travailler avec lui. Il est ouvert aux suggestions.» Peter Kyberd, professeur à l’Université du Nouveau-Brunswick, a côtoyé Kevin Warwick pendant plusieurs années. «Sa personnalité, à la fois forte et amicale, le rend plus facile à fréquenter que bien des universitaires. C’est un vrai pionnier et un visionnaire.»
 
Par contre, il ne faut pas lui parler de tâches administratives. Sur ce plan, «j’en fais toujours un peu moins que le minimum», avoue-t-il. Il éclate d’un rire immense lorsqu’on lui demande quelle est sa place dans l’organigramme du département de cybernétique. «Je n’en sais rien! J’essaie de ne jamais être directeur de quoi que ce soit, car cela sent trop le travail administratif.»
 
Populaire parmi les étudiants, «Kevin Warwick a une manière unique de donner des cours», se souvient Nicoletta Nicolaou, qui a passé son bachelor sous sa houlette. «Il rend les choses à la fois très simples et compréhensibles.» En effet, cet ardent avocat des sciences adore transmettre sa passion. Récemment, il a donné une conférence devant un public où se trouvaient de jeunes enfants. Son rêve? Que l’une des petites filles présentes reçoive un jour le prix Nobel, et qu’elle explique alors que son goût pour la recherche est né d’une conférence donnée par Kevin Warwick…
 
 

Télépathie? Ses projets? En collaboration avec Tipu Aziz, neurochirurgien au John Radcliffe Hospital d’Oxford, il travaille sur un stimulateur implantable «intelligent», destiné à prévenir les tremblements provoqués par la maladie de Parkinson. Mais dans «six ou sept ans», il compte bien réaliser la première communication directe entre deux cerveaux. Bien entendu, sa propre tête accueillera un implant. «Cela peut être dangereux. Mais je veux tenter cette expérience», qui pourrait déboucher sur une forme de télépathie. Du délire? Peut-être. Mais comme tous les pionniers, Kevin Warwick n’abandonnera jamais avant d’atteindre son but.

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